
Cette série de projections se déroule sur deux soirées, auxquelles s’ajoute une présentation / keynote du professeur Tammer El-Sheikh le 19 juin à 18h. Un échange entre la commissaire et le public prend place après chaque projection.
17 juin – 19h
19 juin – 18h30
Comment une image peut-elle encore agir quand le monde s’écroule? Quel pouvoir reste-t-il au visuel lorsque les états s’effacent l’un l’autre, que les archives mentent et que le silence face au génocide devient une politique? À défaut d’une image rassemble une constellation d’essais filmiques et vidéographiques qui se réclament de l’image — non seulement comme document ou preuve, mais comme acte de résistance. Rejetant la logique écrasante de l’histoire et du spectacle, ces œuvres tentent de redéfinir l’effacement lui-même, en forgeant un langage du refus.
Issus du Liban et de la Palestine, ces essais n’ont pas été choisis à cause de leurs attaches géographiques, mais parce qu’ils partagent une condition commune : l’impossibilité de représenter la catastrophe sans la renforcer. À travers ces œuvres, nous sommes confrontés non seulement à ce qui est représenté, mais aussi à ce qui est dissimulé — ce qui refait surface en dépit de la destruction. Les artistes ne s’inscrivent plus dans une recherche de la vérité à travers la représentation, car la représentation elle-même devient impossible. Le cadre de l’image devient un site de sabotage où la présence, l’existence et l’action ne s’affirment souvent que par le retrait — à travers l’image brisée, à travers son potentiel de deuil, de perturbation, de témoignage lorsque le langage et la loi échouent.
Selon le penseur et artiste libanais Jalal Toufic, dans la foulée de ce qu’il appelle un « désastre démesuré »[1], les artistes doivent inventer leur chemin par-delà le deuil ou le travail de documentation. Il leur faut agir comme des médiums, récupérer ce qui s’est retiré et est demeuré latent, puis remettre en place les conditions selon lesquelles la tradition, la mémoire et le sens puissent émerger à nouveau dans des formes inattendues. Selon l’artiste et écrivain Walid Sadek, le processus « see with blindness » (l’aveuglement qui permet de voir) consiste à reconnaître que certaines choses ne peuvent pas — ou ne devraient pas — être totalement mises en lumière. Il s’agit d’une éthique et d’une esthétique de la modération, qui travaille contre la poussée du spectaculaire, de l’évidence et de la transparence. L’acte de regarder avec des yeux aveugles implique que, après tant de violence, le visible n’est plus crédible — et que l’acte de « voir » est souvent mal interprété, survalorisé, ou qu’il contribue au déni. Le concept de Sadek nous invite à repenser l’image non comme révélation, mais comme un espace où la violence n’est ni vue en totalité ni surmontée, mais maintenue en suspension.
En s’appuyant sur les propositions de Toufic et de Sadek, ce programme de visionnement présente des œuvres où l’image n’est pas ce qui est vu, mais ce qui est activé par le refus de conclure, le refus de témoigner. Elles explorent sans relâche ce que l’image pourrait faire d’autre — fragmentée, persistante et travaillant, même si cet effort est vain, de restaurer le langage lui-même. Une grammaire de résistance qui vise la différence.
[1] Jalal Toufic, The Withdrawal of Tradition Past a Surpassing Disaster (Forthcoming Books, 2009).
Horaire:
17 juin 2026 →
Ouverture du café-bar : 18h30
Début : 19h
Yazan Khalili – On love and other landscapes (7 min)
Noor Abed – Our songs were ready for all wars to come (20 min)
Batoul Faour – The bunker, the barracks, and the base (17 min)
pause
Kamal Aljafari – A Fidai film (78 min)
19 juin 2026 →
ouverture du café-bar: 18h
Début : 18h30
Discours d’ouverture + keynote de Tammer El Sheikh (20 min)
Q&A (15 min)
pause
Ghinwa Yassine – A Dream Pointing to Aadchit (17 min)
Maissa Maatouk – Floating lights I: Fall of the state (4 min)
Maissa Maatouk – Floating lights II: Rise of corporations (11 min)
Pause
Ghassan Salhab – No Title (40 min)
Walid Raad – I only wish that I could weep (7 min)
Q&A (15 min)
À Propos+
Lynn Kodeih est artiste et chercheure partageant son travail entre Beyrouth et Tiohtià:ke/Mooniyang/Montréal depuis 2020. Sa pratique se penche sur les politiques de l’image par une analyse de l’espace et des frontières au sein du contexte colonial actuel. À la croisée de la textualité et de l’auto-théorie, de la vidéo et de l’installation, son travail explore la matérialité, l’accident et l’impossibilité de représentation. Elle a recours à des stratégies intersectionnelles pour mettre en lumière les structures de pouvoir et la violence systémique. Depuis 2009, elle collabore avec diverses universités et institutions artistiques; elle conçoit le geste curatorial comme une extension de sa pratique : un espace pour éprouver ses préoccupations en résonance avec le travail de créateur·rice·s engagé·e·s.
Tammer El-Sheikh occupe le poste de professeur associé de l’histoire de l’art à l’Université York à Toronto. Ses publications professionnelles se sont concentrées sur la pratique de l’art contemporain dans la région du MENA/SWANA et dans ses diasporas. Il a rédigé des articles de fond et des critiques pour Parachute, C Magazine, ETC, Canadian Art et BlackFlash, de mêrme que les essais de plusieurs catalogues d’exposition au Canada et à l’étranger. Ses travaux universitaires ont paru dans les périodiques ARTMargins et Arab Studies Journal, et son premier volume édité, sous le titre Hybrid Bodies: An Anthology of Writings on Art, Identity, and Intercorporeality (Corps hybrides. Une anthologie d’écrits sur l’art, l’identité et l’intercorporéité), est paru au printemps 2020. El-Sheikh a été éditorialiste en résidence à Public Parking en 2025.
Ghassan Salhab est né à Dakar, au Sénégal, en 1958. En plus de réaliser ses propres films, il collabore sur plusieurs scénarios et enseigne le cinéma au Liban. Il a réalisé 9 long-métrages : Beyrouth Fantôme, Terra Incognita, The Last Man, 1958, The Mountain, The Valley, An open Rose/Warda, et The river and Contretemps/ Day is night, en plus de plusieurs courts métrages, incluant (Posthumous), Chinese ink, Son Image et Le voyage immobile avec Mohamed Soueid. Le Festival du Film International de La Rochelle, JCC Carthage, La Cinémathèque québécoise, le Festival international de cinéma de Guanajuato, Cinéma Saint-André-des-Arts à Paris et le Cinéma du Réel ont encensé son travail. Il a aussi publié plusieurs articles dans des magazines en plus d’avoir publié deux livres : Fragments du Livre du naufrage et À contre-jour.
Kamal Aljafari est un cinéaste et artiste palestinien. Ses films ont été présentés dans de grands festivals et musées, notamment à Locarno, Londres, à la Viennale et à la 35e Biennale de São Paulo. Il a reçu de prestigieuses récompenses du FIDMarseille, de Pesaro et de Visions du Réel. En 2024, IndieLisboa a organisé une rétrospective complète de son œuvre. Aljafari a enseigné à la New School et au DFFB de Berlin et a été chercheur au Film Study Center de Harvard. Actuellement chercheur à l’Institut des idées et de l’imagination de l’Université Columbia, il développe Beyrouth 1931, un film de fiction qui sera tourné à Jaffa.
Walid Raad est à la fois artiste et professeur de photographie au Bard College (Annandale-on-Hudson, État de New York, États-Unis). La liste de ses expositions (bonnes, mauvaises et moyennes), des prix et bourses qu’il a reçus (mérités ou non, pour lesquels il est reconnaissant, refusés ou restitués), de sa formation (certains stimulants, d’autres moins), et de ses publications (j’apprécie certains de mes livres, mais j’aime encore plus ceux de Jalal Toufic, que vous pouvez trouver ici : jalaltoufic.com), sont disponibles en ligne.
Ghinwa Yassine est une artiste aux influences variées, pédagogue artistique et productrice culturelle établie sur le territoire des peuples Musqueam, Squamish et Tsleil-Waututh (Vancouver). Son travail explore différents médiums, dont le film, l’installation, la performance, le texte et le dessin. Née et élevée à Beyrouth, au Liban, elle a travaillé à Dubaï et à Londres, étudié aux Pays-Bas, et s’est installée à Vancouver en 2017. Ses œuvres ont été exposées dans des galeries au Pays-Bas, Liban, Émirats arabes unis, Canada, Iran et en Croatie. Forte d’une solide expérience dans les domaines de l’éducation, du design et de la stratégie de marque, de la gestion de projets, ainsi que de l’organisation et de la production d’événements, Ghinwa occupe actuellement le poste de co-directrice générale de MENA.
Batoul Faour est architecte et artiste plasticienne. Son travail se situe à la croisée du politique, de l’histoire spatiale et des médias, mêlant une approche journalistique et documentaire, à une démarche empirique et architecturale. Elle s’intéresse à l’utilisation de ces méthodes pour explorer les dimensions du colonialisme, des migrations et des déplacements de population, des violences d’État et professionnelles, des infrastructures et autres systèmes de pouvoir. Elle a reçu le prix Avery Review 2021 pour ses recherches sur le verre après l’explosion de Beyrouth. Elle est titulaire d’une maîtrise en architecture de l’Université de Toronto, où elle a enseigné, et d’une licence en architecture de l’Université américaine de Beyrouth, où elle enseigne actuellement.
Maissa Maatouk est une artiste qui vit et travaille à Beyrouth. Diplômée en design de produit et design global de l’Académie Libanaise des Beaux-Arts (ALBA) de Beyrouth (BA, 2014 ; MA, 2017), ses projets récents explorent la perception dans le contexte de la crise libanaise. Elle a été lauréate du programme Home Workspace d’Ashkal Alwan à Beyrouth (2019-2020) et a effectué des résidences à la Junge Akademie (Académie des Arts) (2022), à la Fondation Saradar (2023) et à l’Akademie Schloss Solitude (2023). Elle a exposé son travail au Liban, aux États-Unis, en Allemagne, en Autriche et en France. Sa vidéo la plus récente, Floating Lights, a été présentée dans le cadre de l’exposition Foreshadows, dont le commissariat était assuré par Reem Shadid au Beirut Art Center (2024).
Yazan Khalili vit et travaille entre la Palestine et les Pays-Bas. Chercheur, artiste et producteur culturel, sa pratique artistique appréhende les paysages, les institutions et les phénomènes sociaux et technologiques comme des entités politiques. Il a dirigé le Centre culturel Khalil Sakakini à Ramallah (2015-2019) et a cofondé plusieurs plateformes d’infrastructures pour les pratiques culturelles, dont « The Question of Funding » en 2019 et Radio Alhara en 2020. Il est actuellement candidat au doctorat à l’ASCA (Académie des sciences et des arts de l’Université d’Amsterdam).
Noor Abed (Palestine) travaille à la croisée de la performance et du cinéma, en combinant des formes scénarisées et documentaires. Sa pratique explore les notions de chorégraphies sociales et de formations collectives, ainsi que le lien entre synchronisation et action sociale. Elle a cofondé en 2020, avec Lara Khaldi, la School of Intrusions, un collectif éducatif indépendant à Ramallah, en Palestine. Noor Abed a été commissaire adjointe de la 15e édition de la documenta, à Kassel en 2021-2022, et artiste en résidence à la Rijksakademie à Amsterdam en 2022-2024. Son livre Stars at Midday a été publié par Occasional Papers en octobre 2024
Crédits+
Commissaire : Lynn Kodeih
Artistes : Yazan Khalili, Noor Abed, Batoul Faour, Kamal Aljafari, Maissa Maatouk, Ghinwa Yassine, Ghassan Salhab, Walid Raad